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La quête de la vérité

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Modifié : 03/01/2010 à 14h28

« Napoléon a perdu à Waterloo », « Napoléon a gagné à Waterloo ». De ces deux énoncés, une personne ayant un minimum de culture générale dira sans hésitation du premier qu'il est vrai et du second qu'il est faux. Mais qu'est-ce qui peut justifier une telle affirmation ? On pourrait demander à cette personne de définir la vérité. Qu'elle est-elle ? Comment l'établir ? Peut-on seulement l'établir ? Pour les philosophes, ces questions, et la notion même de vérité, ne vont pas de soi, et les réponses données sont encore débattues car non pleinement satisfaisantes.


Qu'est-ce que la vérité ?

La vérité comme correspondance

La théorie de la vérité comme correspondance s'énonce sous la forme suivante:
« X est vrai si et seulement si X correspond à un fait » (avec X = un énoncé ou une proposition ou une croyance). Un exemple pourrait être: « Le chien est dans sa niche », le garant de la vérité (le vérificateur) étant que le chien est effectivement dans sa niche et non pas sous un lit ou dans la rue.

Cette théorie qui paraît à priori simple et de bon sens a été cependant très critiquée. Ainsi, le terme de « correspondance » reste très mystérieux. Le remplacer par « copie » ou « ressemblance littérale » ne changerait rien au problème. Les termes « chien » ou « niche » ne ressemblent pas à un chien ou à une niche. Comme l'affirmait Nelson Goodman (1906-1998): « Nous éprouvons un petit choc lorsque nous remarquons que l'énoncé « il pleut » est aussi différent d'un orage qu'il est possible de l'être. »
On pourrait tenter de résoudre le problème en invoquant une ressemblance seulement partielle. Mais dans ce cas l'on se heurte aux critiques virulentes de la ressemblance: « tout ressemble à n'importe quoi par un nombre infini d'aspects » (Hilary Putnam). Ainsi les énoncés « Le chien est dans sa niche » et « Il fait beau aujourd'hui à Saint-Tropez » ont en commun qu'ils désignent un état présent, qu'ils font référence à un lieu, qu'ils sont évoqués tous deux dans ce texte, etc.

La vérité comme cohérence

Cette théorie s'énonce sous la forme suivante:
« X est vrai si et seulement si X est cohérent par rapport à un ensemble d'énoncés ou de propositions ou de croyances ».
Le mot de « cohérence » est ici à comprendre dans le sens de « non-contradiction » ou « cohérence logique ». Les propositions « Le chien est dans la niche » et « Le chien est sous le lit » sont contradictoires et donc ne peuvent pas être vraies toutes les deux en même temps. On peut ainsi déduire la fausseté d'une proposition par rapport à un ensemble d'autres propositions. Par exemple « Socrate est immortel » est faux par rapport au système des deux propositions suivantes: « Tous les hommes sont mortels » et « Socrate est un homme ».

Comme la théorie de la vérité comme correspondance, la théorie de la vérité comme cohérence a rencontré de vives critiques: un système d'énoncés, de propositions ou de croyances peut être totalement cohérent et n'avoir aucun rapport avec le réel. Cette critique est très bien résumée dans ce propos de Moritz Schlick (1882-1936): « Je peux dépeindre au moyen de l'imagination un monde d'aventures extravagant: le philosophe cohérentiste est contraint de croire à la vérité de ma description, pourvu que je veille à la compatibilité mutuelle de mes affirmations [...] Puisqu'il ne vient à l'esprit de personne de tenir pour vraies les affirmations d'un livre de contes, et pour fausses celles d'un livre de physique, la théorie cohérentiste se fourvoie complètement » (L'Âge d'or de l'empirisme logique).

La théorie pragmatiste de la vérité

A la différence des deux théories de la vérité précédentes, le pragmatisme voit le critère de la vérité, non pas dans la correspondance, ni dans la cohérence logique, mais dans les conséquences pratiques. Rejetant une métaphysique de la vérité, les philosophes pragmatiques affirment qu'une théorie est vraie si elle est féconde sur le plan pratique. Ainsi, la preuve que la physique quantique est exacte, c'est que l'on a pu construire des téléviseurs ou des ordinateurs à partir des lois dégagées par les physiciens quantique. De même, pour le pragmatisme (qui est essentiellement une philosophie américaine), la meilleure réfutation du communisme est son flagrant échec économique.

La principale critique qui a été adressée à ce courant philosophique est la faillibilité de la définition pragmatiste de la vérité. Ces « vérités » ne peuvent être considérées comme absolument et définitivement vraies. Aussi, il existe des propositions vraies qui se sont révélées d'aucune utilité et, inversement, des propositions fausses qui se sont avérées fécondes.


Les moyens pour établir une vérité

La démonstration

La démonstration est, par définition, le raisonnement par lequel on établit la vérité d'une proposition, d'un énoncé ou d'une croyance à partir de prémisses reconnues comme vraies en se conformant aux règles de la déduction. Elle peut prendre les formes suivantes:
Puisque...
Donc...
Or...
On peut conclure que...
Ou encore:
On sait que...
Or...
Donc...


Considérons par exemple cette démonstration:
La somme des angles d'un triangle fait 180°
Or ce triangle est équilatéral
Donc tous les angles de ce triangle font 60°

C'est un raisonnement déductif. Parce que la somme des angles d'un triangle fait 180° et que le triangle étudié est équilatéral, chacun de ses angles fait 60° (car 60 x 3 = 180). Les deux premières propositions sont les prémisses (ce que l'on admet) tandis que la dernière est la conclusion (ce que l'on déduit). Si les deux prémisses sont vraies alors la conclusion est nécessairement vraie.

Cependant, comment savons-nous que les prémisses sont vraies ? Doit-on les admettre sans justification ? Le mathématicien Henri Poincaré (1854-1912) écrit à ce propos: « Toute conclusion suppose des prémisses; ces prémisses elles-mêmes, ou bien sont évidentes par elles-mêmes et n'ont pas besoin de démonstration, ou bien ne peuvent être établies qu'en s'appuyant sur d'autres propositions, et comme on ne saurait remonter ainsi à l'infini, toute science déductive, et en particulier la géométrie, doit reposer sur un certain nombre d'axiomes indémontrables » (La Science et l'Hypothèse). Et comment savoir que ces axiomes sont vrais ? Descartes résoudra le problème en faisant appel à Dieu (dont il a donné plusieurs « preuves » de son existence que nous ne détaillerons pas ici): puisque Dieu est parfait, il est fondamentalement bon, et il ne peut donc vouloir m'induire en erreur en présentant à mon esprit de fausses évidences. Les propositions évidentes sont donc vraies.

L'expérience

La démonstration et l'expérience (ou expérimentation) s'opposent par le fait que l'expérimentation procède par induction tandis que la démonstration procède par déduction. L'expérience se situe à la fois en amont et en aval de la démonstration.
Un exemple de raisonnement inductif est:
1. Le cygne n°1 est blanc.
2. Le cygne n°2 est blanc.
3. Le cygne n°3 est blanc.
4. Et ainsi de suite...
5. Le cygne n°1000 est blanc.
6. Donc tous les cygnes sont blancs.

Cette méthode de connaissance a été vivement critiquée, notamment par David Hume (1711-1776), car le raisonnement inductif, au contraire du raisonnement déductif, n'apporte aucune garantie logique que la conclusion est vraie. En effet, rien ne s'oppose, dans l'exemple donné, au fait que le cygne n°1001 soit noir. L'induction ne peut ainsi apporter aucune certitude absolue. Nous ne développerons pas d'avantage les problèmes de l'induction ici parce que cela a fait l'objet d'un cours sur ce site.

La garantie divine

Tous les écrits religieux, mythiques, sacrés prétendent énoncer des vérités. Ainsi, le monde a été créé en 6 jours selon la Genèse. Il s'agit ici de la vérité de la révélation, opposée traditionnellement à la vérité de la raison (démonstration et expérience). Remarquons toutefois que ces deux types de vérités, si l'Histoire donne de nombreux exemples de conflits entre elles, ne sont pas toujours incompatibles: plusieurs philosophes ont développé des « preuves » de l'existence de Dieu, ainsi en est-il de St-Anselme avec son argument ontologique. D'autre part, Victor Cousin écrit pertinemment dans son Histoire générale de la philosophie (1864) que « de la religion sort la théologie et de la théologie sort la philosophie ».

Aujourd'hui, à l'exception des fondamentalistes, tout le monde s'accorde pour dire qu'il faut au moins fortement se méfier des vérités révélées, voire les rejeter en bloc (théorie de la religion comme imposture). Il y a malgré tout encore de nos jours des intégristes qui, non seulement ont une lecture littérale des textes sacrés, mais croient pouvoir en tirer des vérités « scientifiques » par une lecture transparente sans interprétation.


La dissolution des problèmes de la vérité

Le scepticisme

Le scepticisme est la position qui consiste à remettre en question la possibilité même d'obtenir une connaissance véritable. Ce courant de pensée est né au IVème siècle av. J.C. en Grèce et se prolongera jusqu'au IIème après J.C. Il connaîtra un renouveau pendant la Renaissance avec des auteurs tel Montaigne.

Le plus illustre représentant du scepticisme est Pyrrhon d'Elis (360-275 av. J.C.) à un tel point que Montaigne et Pascal parleront de « pyrrhonisme » pour désigner le scepticisme.

Il existe quatre arguments sceptiques fondamentaux:


Le relativisme

Si le sceptique nie la possibilité de connaître le réel avec l'aide de la raison, le relativiste admet que l'on puisse connaître le réel, mais affirme que cette connaissance est dépendante de facteurs individuels, historiques ou culturels. Toutes les propositions et théories portant sur le réel se valent (« A chacun sa vérité »).

L'un des principaux arguments du relativisme est l'argument du cadre de référence que l'on retrouve notamment chez Kant (1724-1804): nous ne percevons pas les choses « en soi » mais seulement telles qu'elles se présentent à nous en tant que « phénomènes » (en fonction de notre appareil cognitif). Le vrai absolu reste inconnaissable et seulement pensable. Cependant Kant n'était pas relativiste car il était convaincu de l'universalité et de la nécessité de la connaissance.

Le taoïsme est connu pour être une des grandes philosophies relativistes. Ainsi, Lao-tseu (VIème siècle av. J.C.) dit :
« Si un homme s’endort dans la boue, il se réveillera avec des courbatures et se sentira à moitié mort ; mais cela vaudra t’il pour une anguille ? Si les hommes tentaient d’habiter dans les arbres, ils deviendraient fous d’épouvante, mais est-ce vrai pour les singes ? De l’homme, de l’anguille et du singe, quel est celui qui connaît le meilleur habitat ? Les hommes mangent de la viande, les cerfs mangent de l’herbe ; les centipèdes aiment les serpents, les hiboux et les corbeaux se régalent de souris. Dites-moi donc lequel de ces animaux possède un goût juste ? ... Les hommes tenaient Mao K’iang et Li Ki pour les plus séduisantes des femmes, mais à leur seule vue, les poissons s’enfonçaient au plus profond de l’eau, les oiseaux montaient en flèche dans le ciel, et les cerfs prenaient la fuite. De l’homme, du poisson, de l’oiseau et du cerf, lequel possède la notion correcte de beauté ? »
Ce relativisme rend toute affirmation impossible, tout jugement particulier étant abolit.

Objections au scepticisme et au relativisme

Le principal argument que l'on a opposé aux sceptiques et aux relativistes est que leur philosophie se réfute d'elle-même. Ainsi Platon répondait au relativiste Protagoras: si vous admettez l'idée selon laquelle toutes les opinions se valent, alors admettez l'idée selon laquelle toutes les opinions ne se valent pas puisque c'est une opinion !
L'énoncé « Il n'y a pas de vérité universellement valide » (qui peut être aussi bien adopté par le scepticisme que le relativisme), s'il est vrai, signifie que l'énoncé « Il n'y a pas de vérité universellement valide » lui-même n'est pas universellement valide, ce qui est logiquement contradictoire. On serait tenté de répondre que seul cet énoncé est universellement valide au contraire de tous les autres. Mais dans ce cas, je viens d'admettre une exception, et rien ne s'oppose logiquement à ce qu'il y ait d'autres exceptions (aucun argument n'ayant été avancé pour justifier le contraire).

En ce qui concerne plus spécifiquement le scepticisme, un autre argument consiste à faire remarquer que le sceptique n'agit pas en conformité avec ses idées: « Pourquoi si au point du jour, il [le sceptique] rencontre un puits ou un précipice, n'y marche t'il pas, mais pourquoi le voyons-nous, au contraire se tenir sur ses gardes, comme s'il pensait qu'il n'est pas également bon ou mauvais d'y tomber ? » (Aristote, Métaphysique).



Le problème de la quête de la vérité n'a pas obtenu de réponse réellement satisfaisante, aucune des définitions classiques de la vérité n'étant par ailleurs exempte de critiques. De nombreux penseurs vont même jusqu'à affirmer qu'il est impossible d'établir une « vérité » absolument et définitivement vraie. Certains vont néanmoins tenter de fonder nos connaissances sur la certitude en faisant appel à la garantie divine, c'est-à-dire à une vérité révélée qui se place cependant hors de tout cadre discursif.

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