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Le désir et son évaluation

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Modifié : 18/06/2010 à 19h08

L'homme est un être de désir. Le désir est, comme l'affirme Spinoza, l'essence de l'homme, l'effort par lequel chacun persévère dans son être (l'Ethique). Nietzsche écrit que la Vie même est volonté de puissance, désir d'expansion de soi. Cependant, son caractère aveuglant, son aspect parfois déraisonnable a conduit de nombreux sages à le condamner. Faut-il donc se méfier des désirs ? Les détruire ? Ou au contraire chercher à les assouvir ? Que penser du désir ?


La nature du désir

Désir et besoin

Généralement, nous affirmons désirer un objet parce que l'on en a besoin. Mais n'est-ce pas là au fond qu'un prétexte ? Est-ce vraiment le besoin qui est le moteur du désir ? En réalité non: le besoin correspond à une nécessité vitale (boire, manger, dormir,...), il répond à l'instinct de conservation, il est donc nécessaire. Au contraire le désir n'est pas naturel, et il recherche une satisfaction qui peut parfois ne pas être assouvie (par exemple dans le cas de certains fantasmes). Il arbore donc une dimension contingente. Si le besoin est lié à une dimension naturelle, le désir l'est à une dimension mentale.

Certains désirs peuvent cependant se transformer en besoins: c'est le cas par exemple du tabagisme. Si le fumeur a pris ses premières cigarettes c'est parce qu'il le désirait, s'il continue à fumer, c'est qu'il en a besoin. Le fumeur a en effet habitué son organisme à sa dose de nicotine, et le non-assouvissement de ce besoin entraîne un état d'anxiété et de nervosité accompagné d'un sentiment de diminution. C'est pourquoi le sevrage doit être progressif: il ne s'agit plus seulement d'un désir mais d'un besoin biologique.

Le désir comme manque

Ce qui caractérise le désir, c'est sa capacité à faire ressentir un manque: je ne désire que ce que je n'ai pas ou ce que je n'ai plus. Ce que je possède n'est plus l'objet d'un désir, il passe sous un statut autre, celui de « propriété ». Je ne peux désirer que conserver mes propriétés, car leur disparition serait ressentie comme un amoindrissement de ma personne.
Mais est-ce le manque qui précède le désir ou le désir qui précède le manque ? Qui précède l'autre ? Est-ce que c'est parce que l'être aimé me manque que je le désire ou est-ce que parce que je le désire qu'il me manque ? Si l'on est tenté à première vue d'opter pour la première solution, c'est la seconde qui est correcte: c'est parce que je le désire qu'il me manque. En effet, comment expliquer que l'être aimé me manque si je ne le désire pas ? Le désir précède donc le manque.

L'objet du désir

Le désir a tendance a magnifier son objet. Je désire moins l'objet en lui-même que les qualités que je lui attribue. Le désir ignore en partie la réalité puisque le sujet désirant revêtit l'objet désiré selon ses propres désirs. De là vient la réputation de l'amour d'être « aveugle »: l'amoureux construit sa propre image de la personne aimée, et cette image ne correspond parfois pas à la réalité, d'où une éventuelle déception. Le désir ne concerne donc pas la réalité mais une transfiguration de la réalité. Il n'est donc pas étonnant que de nombreuses sagesses (en premier lieu les religions) l'aient condamné.


De la maîtrise à la condamnation du désir

Epicure : classification des désirs

Pour le philosophe grec Epicure (341-270 av. J.C.), il est naturel à l'Homme de chercher à satisfaire certains désirs car c'est vivre en conformité avec la Nature. Seuls les désirs non naturels sont à éviter tels que l'ambition, la soif de richesse ou le besoin de domination, car porteurs de troubles. La morale épicurienne est un hédonisme, une morale d'un bonheur défini comme tranquillité de l'âme (ataraxie).
L'Homme doit ainsi distinguer les désirs naturels des désirs vains. Les premiers peuvent être comblés et sont sains (faim, soif, appétit sexuel, etc.) tandis que les seconds sont insatiables donc dangereux.

La critique de Schopenhauer des hédonismes

L'allemand Arthur Schopenhauer (1788-1860) va remettre en question la même possibilité du bonheur, procédant ainsi à une critique radicale de toutes les morales hédonistes. Comment, dit-il, la satisfaction épicurienne pourrait-elle nous satisfaire si ce n'est qu'une absence de troubles ? La philosophie morale de Schopenhauer est pessimiste car elle donne au bonheur un statut négatif et non positif. Ainsi écrit-il, « Le désir [...] est la condition préliminaire de toute jouissance. Or avec la satisfaction cesse le désir, et par conséquence la jouissance aussi » (Le Monde comme volonté et comme représentation). On ne désire que ce que l'on ne possède pas, et une fois l'objet possédé cesse le désir. On ne peut jouir de ce qu'on ne désire plus. Le désir est par conséquent décevant: c'est n'est au fond qu'un mirage du bonheur.
Pour Schopenhauer, l'insatiabilité est une des caractéristiques du désir: « le désir satisfait fait place aussitôt à un nouveau désir; le premier est une déception reconnue, le second une déception non encore reconnue ». L'homme à la poursuite de la réalisation de ses désirs est comparable aux Danaïdes tentant de remplir un tonneau sans fond. Tout désir étant mauvais, Schopenhauer, très influencé par le bouddhisme, prône l'extinction progressive du désir.

Le bouddhisme: la suppression du désir

Les religions en général se méfient du désir. On reproche au désir (notamment le désir charnel), d'être source de pêché, de détourner de Dieu. Cela dit, la religion qui se pose en véritable ennemie du désir est le bouddhisme. S'inspirant des procédés des médecins de son temps, le Bouddha (VIe siècle av. J.C.) énonce quatre axiomes concernant le cas de l'homme. C'est ce qu'on appelle les Quatres Nobles Vérités qui constituent le coeur et le noyau de sa doctrine:

Le Noble Chemin Octuple est la vue correcte, l'aspiration correcte, la parole correcte, la conduite correcte, les moyens corrects de subsistance, l'effort correct, la présence d'esprit correcte, la contemplation correcte.

Le bouddhisme pose que l'existence est douleur. Cette douleur vient de l'impermanence du moi: ce qui est sujet à la vieillesse vieillit, ce qui est sujet à la maladie devient malade, ce qui est sujet à la mort finit par mourir. Or, nous désirons tous vivre. C'est ce désir d’existence qui est source de la douleur. Le désir désigne chez Bouddha le simple besoin de persévérer dans son être, l’instinct de conservation, le vouloir-vivre. Quiconque désire quoi que ce soit entretient l’existence et donc la douleur. Pour dominer la douleur, il faut maîtriser sa cause originelle qui est le simple désir d’exister. Ainsi l'on maîtrise tous les désirs qui lui sont dérivés.


Apologie du désir

Le désir comme source des valeurs

Spinoza (1632-1677) considérait que nous ne désirons pas une chose parce qu'elle est bonne en elle-même, mais que nous la jugeons bonne car nous commençons à la désirer (Ethique). La distinction ancienne entre « bons » et « mauvais » désirs s'efface puisque tous les désirs sont « bons » car producteurs de valeurs. C'est ainsi le désir qui dote les objets de sens et de valeurs. Le désir donne donc sa signification au réel.

Le désir producteur

Toute oeuvre, en particulier artistique, n'est-elle pas le résultat d'un désir ? Hegel disait que dans le monde, rien de grand ne se fait sans passion. La déception par rapport à la réalité pousse les hommes à la transformer pour la rendre meilleure. C'est parce que l'Homme désire toujours autre chose que ce qu'il a que le réel a été continuellement transformé comme en témoigne l'Histoire de la culture ou des sciences. L'insatiabilité du désir, qui paraissait alors être un défaut, se présente ici comme une qualité.

Le désir comme volonté de puissance

Le désir porte en lui un élan créateur. Finalement, c'est la nature du désir d'être insatiable, de déborder ses propres limites. Friedrich Nietzsche (1844-1900), pour lequel le désir est une des expressions de la volonté de puissance, a compris que nier le désir, c'est nier la volonté de puissance qui caractérise la Vie. Il condamne ainsi toutes les morales de répression des désirs, en particulier la morale chrétienne: « L'Eglise combat la passion en la coupant, dans tous les sens du terme. Sa pratique, son « traitement », c'est le « castratisme ». Elle ne demande jamais : « Comment peut-on spiritualiser, embellir, diviniser un appétit ? » De tout temps, dans sa discipline, elle a mis l'accent sur l'extirpation (de la sensualité, de l'orgueil, de la volonté de dominer, de la cupidité, du désir de vengeance). Mais attaquer les passions à la racine, cela revient à attaquer la vie à la racine; la praxis de l'Eglise est hostile à la vie... » (Crépuscule des idoles).
Nietzsche n'ignore pas la bêtise de certains désirs, mais il affirme qu'extirper un désir à cause de sa bêtise intrinsèque ou pour éviter de fâcheuses conséquences est aussi une forme de bêtise.



Le désir faisant partie de l'essence de l'Homme, vouloir le détruire est absurde car c'est vouloir détruire la Vie comme l'a justement remarqué Nietzsche. A quoi en effet ressemblerait un être sans désir ? L'idéal ascétique, s'il n'est pas à réduire à sa simple dimension mortifère, dévalue le corps et est incapable de créer le bonheur. Rousseau écrivait « malheur à qui n'a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède » (La Nouvelle Héloïse). Le désir n'est donc pas à réduire à la simple quête de la chose désirée, c'est la Vie qui s'affirme par elle-même et qui cherche à s'accroître.

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