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La diversité des cultures

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Modifié : 18/06/2010 à 19h38

La reconnaissance de la diversité culturelle est un phénomène typiquement contemporain avec l'émergence de l'anthropologie et de l'ethnologie. C'est au XXe siècle qu'a été niée l'idée d'une nature humaine universelle : l'Homme est essentiellement un être culturel. Il n'y a plus une culture occidentale universelle en face de barbares et de sauvages mais des centaines de cultures spécifiques qui ont chacune leurs valeurs propres.
Mais le XXe siècle est aussi le siècle de la mondialisation qui a mis en contact toutes les cultures et permis les migrations de masses. Se pose alors le problème de la confrontation des cultures, de leur cohabitation, étudié dans une seconde partie.


Pluralité des cultures et humanité

Qu'est-ce qu'une culture ?

Toute société humaine a une culture. On parle de culture européenne (ou plus largement occidentale) marquée par la société de consommation, la science et la technique, l'influence judéo-chrétienne et gréco-latine (etc.), de la culture kurde, de la culture aborigène, etc.
Mais qu'est-ce qu'une culture ? En 1871, l'anthropologue britannique Edward Burnett Tylor (1832-1917) définira la culture comme « ce tout complexe qui comprend la connaissance, les croyances, l'art, la morale, le droit, les coutumes et les autres capacités ou habitudes acquises par l'homme en tant que membre de la société ». Ainsi la culture apparaît comme tout ce qui est la production de l'Homme.

L'homme a été élevé et vit dans sa culture, et puisqu'il y vit, elle lui paraît normale, allant de soi. Cet aspect naturel de la culture porte à croire à son dépositaire qu'elle est universelle. Cette croyance en l'universalité aboutit à l'ethnocentrisme.

L'idée d'une hiérarchisation des cultures

L'idée de l'universalité de la nature humaine est inhérente à la doctrine chrétienne et naît avec elle. Le Salut est en effet pour la première fois accordé à tous les hommes par le Christ, sans considération de race, de culture ou de sexe. Saint Paul dit aux Galates : « il n'y a plus ni Juif, ni Grec, il n'y a plus ni esclave, ni libre, il n'y a plus ni homme ni femme, car vous tous êtes un en Christ » (Galates, III, 28). L'idée d'une égalité de nature entre tous les hommes apparaît.

Au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières, gardant l'idée chrétienne d'une égalité naturelle entre tous les hommes, introduisent une idée absolument nouvelle : celle de la perfectibilité de la nature humaine. Être homme, ce serait d'abord n'être rien, mais réaliser ses potentialités à l'aide de ses facultés. La raison n'est pas donnée, elle n'existe qu'en puissance et doit s'accomplir. Ainsi apparaît l'idée d'un progrès des cultures humaines (philosophie de l'Histoire) dont le moteur serait la raison, et par voie de conséquence, émerge l'idée d'une hiérarchisation des cultures et des peuples par rapport au degré d'évolution culturelle.

Les idées combinées d'universalité et du progrès de l'Histoire ont ainsi entraîné l'oeuvre de colonisation du XIXe siècle. Comme l'explique Alain Finkielkraut (né en 1949), « L'Europe rationnelle et technicienne incarnant le progrès face aux autres sociétés humaines, la conquête apparaissait comme le moyen tout ensemble le plus expéditif et le plus généreux de faire entrer les retardataires dans l'orbite de la civilisation. Une mission incombait aux nations évoluées : hâter la marche des non-Européens vers l'instruction et le bien-être » (La défaite de la pensée).

Le relativisme culturel

L'ethnologie et la philosophie du XXe siècle vont s'attacher à détruire l'idée d'une hiérarchie des cultures. Découvrant la complexité des modes de vie et des traditions des sociétés dites « primitives », les anthropologues vont critiquer l'idée d'une évolution linéaire de l'humanité. L'idée du relativisme culturel s'installe.

Tous les hommes raisonnent, écrit l'ethnologue Claude Lévi-Strauss (1908-2009), le civilisé n'est pas l'opposé du barbare, « le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie » (Race et Histoire).
Lévi-Strauss procède à une critique de la supériorité occidentale. L'immobilisme (ou le progrès) de certaines cultures ne serait qu'une illusion ethnocentriste. « La civilisation occidentale s'est entièrement tournée, depuis deux ou trois siècles, vers la mise à disposition de l'homme de moyen mécaniques de plus en plus puissants. Si l'on adopte ce critère, on fera de la quantité d'énergie disponible par tête d'habitant l'expression du plus ou moins haut degré de développement des sociétés humaines. [...] Si le critère retenu avait été le degré d'aptitude à triompher des milieux géographiques les plus hostiles, il n'y a guère de doute que les Eskimos d'une part, les Bédouins d'autre part, emporteraient la palme. » Lévi-Strauss, qui multiplie les exemples, montre que selon les critères utilisés, on classera les cultures d'une manière différente, d'où l'absurdité de l'idée d'une hiérarchisation des cultures. Aucune culture ne peut se dire supérieure à une autre. La culture occidentale doit par conséquent faire le deuil de son universalité.


La problématique de la cohabitation des cultures

Racisme et antiracisme

« Le racisme, écrit Claude Lévi-Strauss, est une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d'individus, de quelque façon qu'on le définisse, l'effet nécessaire d'un commun patrimoine génétique » (Le regard éloigné). Le racisme est considéré comme une forme dure de l'ethnocentrisme, qui consiste à ne voir la marque d'humanité que dans notre culture, ou dans les cultures qui nous sont proches. Lévi-Strauss marque cependant une différence entre le racisme, qui est une doctrine, et l'intolérance culturelle, qui est une attitude. Je peux être intolérant envers une ou plusieurs cultures sans pour autant être raciste. Lévi-Strauss lui-même affirme qu'il n'a que très peu d'affinités avec la culture musulmane : « il m'a fallu rencontrer l'Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd'hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m'obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane » (Tristes Tropiques). Cette antipathie pour certaines cultures ne nous donne pas pour autant le droit de les pervertir ou de les détruire. Ainsi Lévi-Strauss s'attache à défendre les identités culturelles face à toute forme d'uniformisation.

Le racisme a été condamné pour des raisons politiques, scientifiques et morales. Contre le racisme est apparu un mouvement antiraciste qui prétend lutter contre le rejet des différences. Pour autant, les idéologies racistes et antiracistes sont-elles fondamentalement différentes ? Le philosophe et politologue Pierre-André Taguieff (né en 1946) répond par la négative : il voit dans l'antiracisme non pas l'opposé du racisme mais son double, son reflet (La Force du préjugé, Essai sur le racisme et ses doubles). Paradoxalement, l'antiracisme reprend à son compte les méthodes racistes typiques :



L'idéal de la société multiculturelle

Avec l'émergence du relativisme culturel et de l'antiracisme dans la seconde moitié du XXe siècle, l'idée de l'assimilation des immigrés dans les pays d'Europe de l'Ouest a été fortement combattue en tant que psychologiquement violente et destructrice. L'assimilation des étrangers d'une culture différente est vue comme humiliante, comme une perte de dignité et d'honneur. L'assimilation a en effet un sens bien plus fort que l'intégration ou la simple insertion, car elle comprend la suppression des particularismes culturels des immigrés, et à terme des particularismes ethniques (après plusieurs générations). Il faudrait au contraire permettre à l'immigré de conserver ses valeurs (tant qu'elles ne remettent pas en cause les fondamentaux de la société d'accueil) et ses particularismes, lui laisser la liberté d'être ou ne pas être naturalisé.
Il s'est ainsi développée, face au discours prônant l'assimilation, l'idée d'une société multiculturelle basée sur l' « égalité dans la différence ». Cette revendication mène à une société « mosaïque », composée de mini-sociétés closes, qui permettrait aux immigrés de vivre selon leurs propres valeurs et coutumes, au détriment de la conscience nationale.

Taguieff a montré que le slogan « l'égalité dans la différence » était une synthèse illusoire entre deux principes contradictoires (l'égalité et la différence). De ce fait, la société multiculturelle présuppose que toutes les différences sont bonnes et contribuent à l'amitié entre les peuples. Mais cela relève davantage d'une « éthique des bons sentiments » que d'une philosophie politique consistante.

Le désir du métissage

L'antiracisme se manifeste souvent par l'attachement à la valeur du métissage. Le métissage est considéré comme l'aboutissement ultime de l'humanité, la fusion complète des cultures et ethnies permettant l'émergence d'un homme nouveau, vivant au coeur d'un monde où toutes les différences, tant culturelles qu'ethniques, auraient disparu. Le métissage résoudrait le problème du racisme (discriminations, intolérance,...) et est ainsi érigé en « méthode de salut » selon l'expression de Taguieff.

Taguieff a montré l'incohérence d'une telle doctrine. L'antiracisme commun revendique en effet à la fois le respect de valeurs universelles (portées notamment par les droits de l'Homme) et de la pluralité culturelle. Il affirme à la fois la valeur de la différence et la valeur du métissage. Mais il est contradictoire de réclamer en même temps le respect et la sauvegarde des différences, et le métissage (« mixage »), c'est-à-dire la disparition des différences. Antiracisme différentialiste et antiracisme assimilationniste (ou mixophilique) sont ainsi non seulement hétérogènes mais inconciliables.



Le problème de la cohabitation des cultures, propre à nos sociétés contemporaines, est loin d'être résolu. Emeutes urbaines, intolérance (affaire des caricatures de Mahomet par exemple), racisme sont autant de symptômes du problème. Un des grands chantiers du XXIe siècle paraît ainsi être la résolution du problème de la collaboration culturelle. La société multiculturelle ou le métissage sont-ils des solutions réalistes ? Ou faut-il au contraire préserver l'originalité de chaque culture dans leurs pays propres tel que le réclame Claude Lévi-Strauss ? Le cosmopolitisme (la citoyenneté mondiale) n'est-il qu'une utopie ou peut-il devenir une réalité ?

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