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Le philosophe et la philosophie

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Modifié : 01/05/2010 à 13h41

Comment définir la philosophie ? Selon sa définition la plus stricte, la philosophie est une activité rationnelle critique qui ne concerne que les civilisations qui disposent de l'écriture et qui sont libérées de l'emprise religieuse (de ce point de vue on pourrait contester l'attribution du titre de « philosophe » aux théologiens chrétiens). Une définition beaucoup plus large consisterait à dire que la philosophie est l'activité de pensée au sens général. Entre ces deux extrêmes, il existe un large panel d'options intermédiaires. De ce fait, la philosophie est la discipline où les procès en légitimité sont les plus fréquents; mains philosophes dans l'Histoire n'ont jamais pensé ou voulu l'être et de nombreux écrivains se sont auto-proclamés philosophes sans l'être.
Se posent donc plusieurs questions: peut-on dégager des caractéristiques de la philosophie ? Qu'est-ce qu'un philosophe ? Quels sont ses archétypes ? Quelles sont les critiques de la philosophie.


Les fondements de la philosophie

La philosophie, fille de l'étonnement

Sur quoi la philosophie se base t'elle ? Qu'est-ce qui nous pousse à philosopher ? Plusieurs réponses ont été apportées: c'est l'étonnement pour Socrate, Platon et Aristote, l'impuissance humaine face à la nécessité pour les stoïciens, la contradiction des opinions pour les sceptiques, le désespoir pour Kierkegaard,...
Cependant, c'est l'étonnement qui possède le sens plus fort et qui englobe toutes les autres réponses. L'étonnement devant le jour et la nuit, l'étonnement devant la vie et la mort, l'étonnement devant la terre et les cieux. Cet étonnement se retrouve chez l'enfant avec ses innombrables « pourquoi ? ».
Le philosophe part de l'idée que le réel tel qu'il se présente à lui ne va pas de soi.
L'étonnement ne peut appartenir qu'à une pensée rationnelle (malgré des scènes absurdes, on ne s'étonne de rien dans les rêves) tout en étant un signe d'ignorance (le Dieu omniscient ne s'étonne de rien). Il marque ainsi une rupture entre la conscience et le réel, et déclenche par là le travail de réflexion.

L'importance du sens

La science ne peut dire le sens de quoi que ce soit. C'est le travail propre du philosophe. La science explique comment un poids lancé dans les airs retombe sur le sol mais ne dit rien du sens de ce fait (le « pourquoi »).
Les philosophes développent ainsi un ensemble de réponses aux problèmes de l'existence humaine: le sens de la vie, la mort, la vérité, le bien et le mal, l'identité, etc.
Les religions apportent aussi leur corpus de réponses mais celles-ci sont révélées, c'est-à-dire déjà là.
Le philosophe se méfie du préjugé et de l'évidence. Il procède à un travail critique du lieu commun, s'érige en arbitre impartial, observateur lucide de la réalité. S'il est bien en peine de démontrer qu'un sens est le bon, il peut l'argumenter. La philosophie est un travail d'argumentation, et la vérité n'est pas son affaire même si elle représente un de ses sujets essentiels.

L'idée de totalité

La philosophie est un savoir totalisant. Elle a le souci de l'universel. Aucun sujet n'est censé lui échapper: Dieu, la vie, la mort, la raison, l'imaginaire, l'économie, l'histoire, l'art, le travail, la technique, la religion, etc.
Elle se veut être une interprétation globale du monde. Malgré tout, elle se trouve une prédilection sur des domaines précis: l'éthique, la métaphysique, l'épistémologie (théorie de la connaissance), la politique, l'esthétique,... De fait, rares ont été les philosophes éclectiques (citons tout de même Aristote, Leibniz ou Hegel). Généralement, les divers philosophes se sont occupés de domaines précis (politique, histoire, épistémologie,...).


Les figures du philosophe

Le modèle du sage

Dans l'Antiquité, une attitude héroïque était un critère plus important que l'originalité de la pensée pour désigner le philosophe. Caton d'Utique (95-46 av. J.C.) qui n'a jamais rien écrit mais qui s'est opposé à la dictature de César et qui a mis fin à ses jours était considéré comme un philosophe.
Les sophistes concevaient le philosophe comme un être animé par un désir de savoir total. Contre eux, Platon (427-347 av. J.C.) le définissait comme un sage. Semblablement, Pythagore (580-497 av. J.C.) définit la philosophie comme « amour de la sagesse ». Cette conception existe encore au sein de l'opinion commune qui utilise l'expression « prendre les choses avec philosophie » comme équivalente à « prendre les choses avec sagesse ».
La sagesse est ici conçue comme un détachement par rapport au monde, une prise de distance. Cette conception fait du sage un modèle plus proche du saint de la chrétienté que du sage dans la tradition stoïcienne par exemple.

Le modèle du savant

Avant que chaque branche de la science ne s'érigea en discipline autonome, la philosophie désignait l'ensemble du savoir, y compris l'étude de la réalité matérielle (physique, chimie). Les grands savants étaient souvent philosophes (Descartes, Pascal, Leibniz,...). L'ouvrage principal d'Isaac Newton (1643-1727), où est exposée notamment la théorie de la gravitation universelle, a pour titre Principia mathematica philosophiae naturalis (c'est-à-dire « Principes mathématiques de la philosophie naturelle »).
Lorsque l'unité du savoir éclatera, de nombreux philosophes auront l'ambition de faire de la philosophie une science particulière et rigoureuse avec ses règles propres (cet espoir sera déçu).

Le modèle de l'artiste

Une troisième conception du philosophe, qui peut paraître plus étonnante, est celle de l'artiste. Le philosophe peut être perçu comme le créateur d'un système, d'une vision originale du monde. En ce sens, le système philosophique s'apparente plus à une oeuvre artistique qu'à une théorie scientifique. Par ailleurs, bien des philosophes les plus marquants étaient des écrivains (romans, pièces de théâtre, poèmes): Platon, Rousseau, Kierkegaard, Nietzsche, Sartre,...
Dans ce sens, les conceptions philosophiques anciennes qui ne sont plus d'actualité ne peuvent pas être considérées comme dépassées, au même titre les oeuvres d'art.


Les critiques de la philosophie

L'opinion commune

L'opinion commune rejette la philosophie en tant que distraction futile et discipline abstraite détachée du réel. Se voulant pragmatique, elle refuse la complexité au nom de l'évidence.
Une anecdote rapportée par Platon est devenue le symbole même de cette critique de la philosophie: un jour, Thalès, absorbé par la contemplation des astres, ne regarda pas où il mit ses pieds et tomba dans un puit. Une servante de Thrace, qui était à proximité, s'esclaffa devant ce philosophe qui prétendait connaître les étoiles et qui ne savait même pas où il posait les pieds ! Platon ajoute que « la même plaisanterie s'applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. »

Le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) inversera l'abstraction de la philosophie et le soi-disant concret du vécu. Il n'y a en effet pas plus abstrait que le vécu puisqu'il est détaché de la totalité qui seule peut lui donner un sens. Au contraire, il n'y a pas plus concret que la philosophie puisqu'elle considère cette totalité.

Le scepticisme

Le scepticisme, doctrine selon laquelle l'on ne peut acquérir aucune certitude absolue, a fait le procès du dogmatisme, et a critiqué l'idée d'acquérir des connaissances véritables par la raison. Paradoxalement, cette doctrine qui fait la critique de la philosophie peut être considérée comme philosophique au vu des arguments de Sextus Empiricus.

Le positivisme

Auguste Comte (1798-1857), avec sa loi des trois états, a condamné la philosophie, assimilée à la métaphysique, à n'être qu'une étape intermédiaire entre le religion et la science. Les trois états de Comte sont les suivants :

  1. L'état théologique ou fictif qui explique les phénomènes par des êtres surnaturels (Dieu ou les dieux, les esprits, etc.).
  2. L'état métaphysique ou abstrait dans lequel les agents surnaturels sont remplacés par des concepts tels que la Nature, la Raison ou la Matière.
  3. L'état positif qui a recours aux faits (observation et expérimentation) pour expliquer le réel.


Incapable de produire des énoncés vrais, la philosophie se voit dépassée par la science. Le pragmatisme technocratique est héritier du positivisme scientiste: le philosophe n'est considéré ici que comme un doux rêveur.



La philosophie est donc une discipline qui a pour but essentiel la recherche du sens. Elle n'énonce pas de vérité mais donne des interprétations globales du monde. Le philosophe est celui qui fait de la lucidité la plus haute des exigences.
Il reste à discuter la question de l'utilité de la philosophie. Aristote (384-322 av. J.C.) tenait le raisonnement suivant: ou bien on admet l'utilité de la philosophie, ou bien on ne l'admet pas. Mais si l'on n'admet pas l'utilité de philosopher, il faut le démontrer, et cela ne peut se faire qu'en philosophant. En essayant de prouver l'inutilité de la philosophie on philosophe encore: on contredit son énoncé en essayant de le montrer. On ne peut donc pas se défaire de la philosophie. On pourrait pour conclure dire que la seule certitude de la philosophie, c'est la nécessité de philosopher.

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