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La sociabilité humaine

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Modifié : 25/09/2009 à 13h13

Si nous vivons en société, nous ne vivons pas que pour elle. Allant même plus loin, un certain nombre d'individus voient davantage la société comme un obstacle à l'épanouissement personnel (impôts, lois,...) plutôt que comme un moyen pour atteindre celui-ci. Ainsi, peut-on légitimement se demander s'il est naturel à l'Homme de vivre en société. Faut-il considérer cette coexistence des Hommes comme naturelle ? Les philosophes ont ainsi tenté de donner des réponses sur les problèmes sur l'origine de la société, de la sociabilité et de la socialisation de l'Homme.


La nature de la sociabilité humaine

L'homme, un animal politique ?

Dans l'Antiquité, Aristote (384-382 av. J.C.) pose que la société humaine est aussi naturelle que les diverses sociétés animales. L'homme est un « animal politique » (Polis signifie « cité » en grec: le terme de « politique » n'est donc pas à prendre dans son sens moderne).
L'homme, dit Aristote, n'est ni un Dieu, ni une bête: il doit vivre en communauté. Celui qui vit à l'écart, parce qu'il n'éprouve pas le besoin d'être avec les autres ou parce qu'il en est incapable, ne peut pas être considéré comme un homme. Aristote souligne un point important: la sociabilité de l'homme est liée au langage. Dans la mesure où l'homme détient la faculté du langage, il est en quelque sorte soumis à un "principe de communication obligatoire". Il peut comprendre les valeurs et les revendications de chacun, afin de les harmoniser avec les siennes.
"Il est évident que l'homme est un animal politique, bien plus que n'importe quelle abeille ou n'importe quel animal grégaire. Car nous le disons souvent, la nature ne fait rien en vain. Et seul parmi les animaux l'homme est doué de parole." (La Politique)
Lorsque Aristote écrit que "la nature ne fait rien en vain", il fait référence à sa doctrine finaliste: chaque être, chaque chose a son telos, sa fin, qu'il s'agit de poursuivre. Par exemple, le telos du gland est le chêne (car le gland tend vers le chêne).

Le contrat social

Thomas Hobbes (1588-1679), contrairement au naturaliste Aristote, est un artificialiste. L'homme ne serait pas politique par nature, il le deviendrait par nécessité.
Hobbes a développé une vision pessimiste de l'homme: celui-ci n'est surtout pas un être de paix et de raison mais un être secoué par des passions violentes. Décrivant ce que serait la vie des hommes sans gouvernement, Hobbes jugea dans une formule célèbre qu'elle serait "solitaire, misérable, pénible, quasi animale et brève". Dans cet état, appelé "état de nature", chacun est en guerre contre chacun: "l'homme est un loup pour l'homme". D'où la nécessité pour les individus de recourir à un pouvoir fort (l'Etat) qui les sortirait de cet état épouvantable en assurant la sécurité de tous. "Les hommes ne retirent pas d'agrément, mais au contraire un grand déplaisir, de la vie en compagnie, là où il n'existe pas de pouvoir capable de les tenir tous en respect." (Léviathan).

L'insociable sociabilité

La théorie kantienne de l'insociable sociabilité peut être considérée comme une sorte de synthèse du « naturalisme » et de l' « artificialisme ». Selon Emmanuel Kant (1724-1804), l'Homme est tiraillé entre deux désirs contradictoires: d'un côté il a besoin de la société pour la protection qu'elle lui apporte, et de l'autre il souhaite se dégager de ses contraintes qui constituent une entrave pour sa liberté (payer les impôts, le respect des lois, les traditions, etc.).
L'individu et la société apparaissent donc à la fois comme inséparables et en guerre perpétuelle. Kant appelle cet état paradoxal "l'insociable sociabilité de l'homme".
Cette contradiction, véritable moteur de l'histoire, pousse les Hommes à inventer de nouvelles lois qui sont compatibles avec leurs désirs. Par cette ruse, la Nature fait progresser l'espèce humaine d'une société égoïste à une société propice au développement de la vertu. Kant fait de cette thèse l'agent du progrès de l'espèce humaine.


La socialisation de l'Homme

La formation des sociétés

Les artificialistes avaient pensé le passage de l'état de nature à l'état de société comme une rupture soudaine. Les études (en Histoire et en psychologie) ont montré au contraire que ce passage fut progressif et lent, marqué par des paliers. Le philosophe Herbert Spencer (1820-1903), figure du darwinisme social, rejetait l'idée du contrat social et donnait à l'évolution un double sens: du moins bien au mieux et du plus simple au plus complexe. La société rentrait dans ce schéma. D'abord il y a eu le cadre familial, sorte de société embryonnaire, puis le clan formé par l'association de plusieurs familles, ensuite les tribus et enfin les nations. Plus tard sera confirmé le fait que la famille prend généralement une place de plus en plus importante dans l'échelle de l'évolution.

Les moteurs de la socialisation

On appelle socialisation l'assimilation d'un ensemble de normes et de modèles caractéristiques d'un groupe social donné afin de s'y intégrer. Cette socialisation se réalise chez chaque être humain durant l'enfance.
Elle conditionne l'ensemble de notre vie: que ce soit l'apparence physique (corps et vêtements), le comportement (gestuelle,...) ou l'intériorité (mentalité, manière de voir le monde,...). Les philosophes ont émis des hypothèses différentes sur le moteur de cette socialisation.
Emile Durkheim (1858-1917) faisait de la contrainte, symbolisée par le travail, l'unique moteur de la socialisation. Sans travail, point d'intégration sociale possible. La déstructuration actuelle de nos sociétés pourrait de ce point de vue être interprétée comme une conséquence du chômage de masse. Au contraire, d'autres philosophes comme Gabriel Tarde (1843-1904) mettent l'accent sur l'imitation. La socialisation se réaliserait ainsi essentiellement par la communication; les partages d'émotions, d'idées, d'opinions rassemblant les Hommes.

Remarquons que la socialisation n'est pas un processus conscient: Pierre Bourdieu (1930-2002) nomme habitus l'ensemble des « matrices », des schèmes de perception, de pensée et d'action qui structurent et orientent le comportement global des Hommes dans la société. Cet habitus est le produit d'une intériorisation inconsciente de l'extériorité (l'expression est de Bourdieu).

Les degrés de la socialisation

On nomme « acculturation » le processus par lequel un individu (ou un groupe) adopte la culture du groupe dominant avec lequel il est en contact. L' « assimilation » désigne une acculturation plus prononcée: non seulement l'individu adopte la culture dominante mais aussi les manières de vivre et de penser propres à cette culture. Quant à l' « intégration », elle ne l'est que d'un point de vue social et économique.
Inversement, la « ségrégation » est l'ensemble des procédés par lequel un pouvoir met à l'écart un groupe social donné par rapport au groupe dominant. Quand cette ségrégation atteint son paroxysme, elle aboutit à l'extermination pure et simple du groupe social en question (exemple de la Shoah: la Solution Finale des nazis pour éradiquer les juifs).

Quant à la « désocialisation », elle n'est jamais totale. En Inde, le renonçant qui abandonnait famille, biens et profession pour se consacrer à la religiosité dans la jungle ou la montagne continuait néanmoins à appartenir au système des castes. Henri Bergson remarquait que Robinson Crusoé n'était pas complètement à l'écart des autres hommes puisqu'il continuait à être en contact avec eux par le biais de tout ce qu'il avait pu sauver lors du naufrage. Lorsque je dis « je m'appelle... », ce n'est pas moi qui ait choisit mon nom mais ma famille (de même pour « je suis un homme/une femme », « je suis chrétien/juif/bouddhiste... »). Tous les degrés de socialisation existent mais il n'y a pas de désocialisation absolue.



Ainsi, la sociabilité est un élément constitutif essentiel de l'Homme, à un tel point que le terme de « corps social » est passé dans le langage courant. Ainsi parle t'on à propos de la société de crise (économique,...), de paralysie (grève des transports,...), d'asphyxie (du petit commerce,...), de malaise (social,...), de symptômes et de fléaux (chômage, délinquance,...). Herbert Spencer est même allé jusqu'à établir un système de correspondances: les individus sont à la société ce que les cellules sont au corps, l'agriculture et l'industrie sont le système nutritif, le commerce est le système circulatoire sanguin et le gouvernement le système nerveux central. Cependant, cette comparaison a ses limites: ainsi, si un organe ne change pas de fonction (un estomac ne devient pas un cerveau), un employé peut devenir directeur. L'analogie doit être utilisée avec précaution.

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